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Trinh Cong Son, chantre de la "douceur vietnamienne"

Jean-Claude Pomonti, Le Monde du 02/03/1995.


Trinh Cong Son, chantre de la "douceur vietnamienne"

Le Monde du 02/03/1995

Chanteur, compositeur, peintre et écrivain, Trinh Cong Son est, à coup sûr, l'homme le plus populaire dans son pays, ainsi qu'auprès des deux millions de Vietnamiens exilé.

Comment expliquer que le Vietnam se relève aujourd’hui d'un demi-siècle de bouleversements et qu'il le fasse avec un bel appétit, semblant même oublier les cicatrices encore fraîches des deux guerres d'Indochine ? Le fait que plus de la moitié des vietnamiens sont nés après 1975 n'explique pas tout. "Le dicton français selon lequel la raison du plus fort est toujours la meilleure n'a pas de sens ici. C'est faux. Pour comprendre l'âme vietnamienne, il faut en saisir la douceur. Le Vietnamien est dénué d'agressivité, sauf quand on lui fait perdre la face. Le pardon est très vietnamien", répond d'abord, sans la moindre hésitation, Trinh Cong Son.

A cinquante-cinq ans, le plus populaire des Vietnamiens semble aussi le plus serein. Après plus de sept cents chansons, reproduites sur des millions de cassettes et de vidéocassettes - pour la plupart des contrefaçons -, et après cinq expositions de peinture, il livre de plus en plus ses réflexions par écrit, à la demande de la presse locale. "Des divagations", dit-il, installé dans une petite pièce qui tient à la fois de l'atelier de peinture, de la salle à manger et du bar - coffre à bouteilles qu'il a lui-même décoré en vrai amateur, d'une sentence en français : "Verser sans oublier personne". Il vit depuis 1979 dans une maison située a u fond d'une impasse tranquille du troisième arrondissement de Ho Chi Minh-Ville, qu'il avait acquise et réaménagée une dizaine d'années auparavant. "A l'époque de mes chansons pacifistes, dont certaines sont encore interdites", rappelle-t-il. Entouré de sa famille, de ses amis, et d'une guitare toujours à portée de main.

A cette époque de l'année, quand le vent du nord chasse la mousson et offre un peu de fraîcheur, des jeunes se réunissent, le soir, sur la Rivière de Saigon autour d'une guitare et d'une bouteille d'alcool de riz ou de rhum. Pour être romantiques, ces veillées des pauvres ne sont jamais tristes. Ils chantent "tout ce qui leur passe par la tête, les quelques chants d'autrefois qu'ils connaissent encore, les ballades d'aujourd'hui et même les tubes occidentaux qu'ils ont entendus ici et là", explique anh Son - le grand frère Son -, qui se passe volontiers de petit-oncle ou de grand-oncle dont les Vietnamiens aiment, pour mieux les situer, affubler leurs aînés. "Tous les Vietnamiens ou presque pourraient être des poètes. Mais, contrairement à autrefois, la poésie ne trouve pas sa source que dans des amours impossibles. Nous changeons. Restent cependant la douceur, la chaleur humaine, l'amour".

Un ami peintre, Nguyen Cam, abonde dans le même sens. "Quand j'expose à Paris, mes peintures me donnent l'impression d'être pâles, avec leurs couleurs nuancées, à côté de celles de peintres européens. aux couleurs vives et contrastées", raconte-t-il. Après trente-deux ans d'absence, Cam a pris con courage à deux mains - "la peur de ne rien retrouver de mes sensations d'enfant, d'être à côté de la plaque"- et a regagné le Vietnam. Il s'est vite rassuré. En l'espace de deux mois, il a déjà exposé à Ho Chi Minh Ville et à Hanoi. Ce fils du Nord - il est né à Haiphong - est aujourd'hui membre de l'Association des artistes peintres du Sud. Il lui a donc fallu bien peu de temps pour se sentir chez lui. Les artistes locaux l'ont adopté sur-le-champ. "Sa peinture, explique l'un d'entre eux, est typiquement d'inspiration vietnamienne". Pourquoi ? "La douceur exprimée", réplique Nguyen Cam lui-même, comme si les Vietnamiens, en dépit de leur histoire récente, n'avaient guère de comptes à régler.

"La compassion, chez les Vietnamiens, est une autre facette de l'amour", ajoute Trinh Cong Son. "En 1945, quand les Français ont été faits prisonniers par les Japonais dans les conditions très dures, les Vietnamiens jetaient des cigarettes à leurs anciens maîtres". La pitié l'a alors emporté sur les rancœurs. "D'une certaine façon, le Vietnamien n'est pas juge. Son cœur l'entraîne vers les victimes. Il ne se place jamais du côté du plus fort", assure-t-il. Cette réflexion tient du paradoxe, surtout aux yeux des étrangers, tant les pouvoirs vietnamiens - ceux de l'époque contemporaine comme des dynasties d'autrefois - n'ont jamais été particulièrement tendres à l'égard de leurs adversaires ou de ceux dont, plus simplement, ils se méfient. Trinh Cong Son est également payé pour le savoir.

En 1975, il était à Hué, sa ville natale, quand les communistes ont gagné la guerre. A l'époque, il était déjà célèbre, dans le Nord comme dans le Sud, en dépit de l'interdiction qui frappait ses plus belles chansons, dans un camp comme dans l'autre. Pendant quatre années, il n'a pas été autorisé à se déplacer : de plus, "de trois à quatre mois par an", les nouvelles autorités l'ont envoyé "planter du riz, des patates, du manioc" non loin de Hué, à Con Thien, sur le dix-septième parallèle, l'une des zones alors les plus minées du Vietnam. "Tout le monde, les Américains compris, avait placé des mines dans le coin", explique-t-il. "On se demandait tout le temps quand on allait sauter". En garde-t-il de l'amertume ? "Cela a été l'occasion de connaître une autre vie", répond-il, sans ironie. Et, de peur qu'on s'y méprenne, il ajoute : "pardonner est une caractéristique du tempérament vietnamien : on oublie les mauvais moments, on ne garde que les bons souvenirs".

En septembre 1974, toujours à Hué, quand on lui demandait ce qui se passerait lorsque les Vietcongs gagnerait la guerre, il répondait, après un temps de réflexion : "Avec eux, on s'arrangera toujours..." Qu'en pense-t-il aujourd'hui ? "Au fond, à une douzaine d'années près, avec l'ouverture du pays, la réflexion est juste". Il poursuit : "Personne, dans mon pays, ne m'a accusé d'être un produit artistique de l'étranger. Je peux hurler contre ceux qui critiquent mes chansons, surtout s'ils sont membres du parti".

"Je fais des compromis, dit-il encore, et, après, j'oublie le tout". De nos jours, il lui arrive de chanter pour Vo Van Kiet qui, en 1979, lorsqu'il était secrétaire du PC à Ho Chi Minh Ville, lui a obtenu un certificat de résidence et qui, depuis 1991, est premier ministre. Le général Vo Nguyen Giap, le vainqueur de Dien Bien Phu, lui a demandé d'interpréter l'une de ses ballades préférées, L'Automne à Hanoi. En 1994, il donné un concert dans la capitale du Vietnam à l'occasion du quarantième anniversaire de sa libération. Serait-ce une manière bien vietnamienne de "lui demander pardon" ? "Tout le monde me demande pardon", dit-il. Y aurait-il tant de gens qui ont quelque chose à se faire pardonner ? "Bien sûr", rétorque-t-il en souriant.

Trinh Cong Son, auto-portrait, 1995

Comment expliquer les échecs, les tensions et la loi imposée par les vainqueurs pendant les dix années qui ont suivi la victoire communiste ? "L'influence chinoise et la peur". Son n'a pas hésité. "La rééducation a été une copie de ce qui s'est pratiqué en Chine. En outre, on finit toujours par croire à sa propre propagande". La crainte de la subversion intérieure et de l'hostilité extérieure l'a donc emporté au sein du pouvoir. Trinh Cong Son offres, cependant, une autre explication : "Les vainqueurs n'avaient pas pu se préparer à l'après-guerre Ils n'auraient pas gagné la guerre s'ils avaient pris le temps de songer à ce qu'il faudrait faire après. Ils disposaient d'une tactique, non d'une stratégie. Et puis, les Vietnamiens en reviennent toujours au même réflexe : il faut peut-être savoir pardonner car gagner une guerre comme celle-là, ce n'est pas une entreprise facile". Il éprouve donc du mal à croire que les choses ne puissent continuer à s'améliorer. La nuit de Noël à Hanoi, les jeunes ont tourné à moto jusqu'à l'aube : une manifestation que la police n'apprécie guère et qui se renouvelle, pourtant, assez régulièrement. "Après trente années de refoulement, pour tout le monde, y compris pour les autorités, ce défoulement est total". Trinh Cong Son constate que le relâchement est général : dans la façon de s'habiller, le mauvais goût de la construction, les habitudes de vie. "C'est une phase naturelle. Elle ne peut pas mal tourner. Les autorités le savent, car la rupture se fait au sein de chaque famille, y compris au sein des familles communistes. Je connais des fils de communistes qui sont millionnaires, des PDG de sociétés. Mais un bon nombre d'entre eux, avant de le devenir, ont poursuivi des études, acquis des compétences", constate-t-il.

"Les dirigeants actuels, poursuit-il, ne changeront pas; beaucoup expriment de sérieux réserves face au renouveau. Mais ils auront des successeurs. La mentalité d'ancien combattant commence à s'effacer. Pendant la guerre, la moindre erreur de parcours se payait très cher. La prudence domine donc encore. Mais n'importe quelle décision peut être prise après une longue préparation. Il n'y aura donc pas de changement brutal". Il fournit un exemple : le choix, en 1986, lors du VIe congrès du PC, du "doi moi" - "changer pour faire neuf". Pour lui, l'expression est "intelligente" et "bien choisie", car elle correspond exactement à ce que la mentalité populaire attendait. "Tout le monde a pensé qu'il ne fallait pas faire les choses comme hier. Or c'est justement le moment où la population éprouvait le plus besoin de faire quelque chose de différent. Voilà deux ou trois ans, Do Muoi, le secrétaire général du PC, a dit quelque chose comme "enrichissez-vous pour enrichir le pays". Ce jour-là, dans la tête des gens, quelque chose a changé. Depuis, l'atmosphère est nettement plus respirable".

Pour interpréter cette donnée, souvent contestée ou incompréhensible à l'étranger, Trinh Cong Son parle d'un Vietnam "à deux mouvements". "D'un côté, il y a le Vietnam gardien de ses traditions, mais, de l'autre, il y a une capacité à entreprendre des sauts spectaculaires. Certes, le Vietnamien a besoin d'être chez lui pour se rassurer, par souci de sécurité. Il ne supporte pas le dépaysement. Il y a l'esprit de la grande famille, de la tribu, de la communauté. Mais, une fois qu'il sûr d'être chez lui, dans son environnement, suivant ses propres règles du jeu, il est capable de tout adopter. En conséquence, nous changeons mais sans perdre notre couleur vietnamienne".

L'ouverture de la société vietnamienne est donc à ce prix et selon ce rythme. Trinh Cong Son, pour sa part, n'a jamais cru à la vertu des cousins d'Amérique ou d'autres pays, les boat people de la fin de l’année 70 qui versent encore de nos jours, à leurs parents restés au Vietnam, quelques 600 millions de dollars par an. Pendant plusieurs années, des Vietnamiens ont pâli d'envie devant le succès de leurs cousins, dont les photos, envoyés par la poste, étalaient des richesses incroyables : une famille bien portante dans un salon souvent de mauvais goût mais riche de gros fauteuils, d'un énorme réfrigérateur, d'une chaîne hi-fi et d'un impressionnant écran de télévision.

Mais, depuis quelques années, ils constatent l'émotion de ceux qui reviennent, de plus en plus nombreux, en vacances. Du coup, le mythe commence à s'évanouir. "Les Vietnamiens, juge Son, rêvent toujours d'envoyer leurs enfants poursuivre des études dans les meilleures universités, dont en Occident. Mais les visites de leurs cousins d'Amérique les confortent, en fait, dans un très fort sentiment : le besoin de rester chez soi". Dans un cadre, doit-il songer, où la douceur, à l'image des tons verts nuancé des rizières, explique que le sourire soit éternel pour peu que quiconque, y compris l'étranger, sache se soumettre aux règles de vie. Un univers auquel il prête une tolérance sans laquelle il serait, à ses yeux, difficile d'interpréter la nature des changements en cours et la manière dont le Vietnam se remet d'un demi-siècle de bouleversements.

Jean-Claude Pomonti,

Le Monde du 02/03/1995

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